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Les musiciens et les « tiers-lieux », l’expulsion de Mains D’Œuvres vue par The Psychotic Monks

Les Psychotic Monks existent depuis 2013. Ils font une percée dans la scène des musiques actuelles, et notamment avec leur session live sur KXP parue en 2018. Ils étaient en résidence à Mains D’Œuvres, haut lieu de la vie culturelle à Saint-Ouen depuis vingt ans, jusqu’à son expulsion des locaux, le 7 Octobre 2019.

Nous avons parlé avec Clément le 17 Octobre, batteur des Psychotic Monks, pour discuter des débuts du groupe, et de l’importance de Mains D’Œuvres dans leur parcours, et plus largement dans la scène musicale Francilienne.

Mains D’Œuvres accueille 73 groupes de musiciens dans ses studios, plus de 70 salariés et intermittents, et une école de musique, se trouve menacé de fermeture définitive par la mairie de St Ouen, qui souhaite remplacer ce lieu par un conservatoire.

Les conditions des musiciens émergents ou dits « amateurs » étant déjà précaires, rappelons que ce sont des studios comme ceux de Mains D’Œuvres qui leur offrent les conditions financières et de travail nécessaires à leur réussite. Ce sont ces lieux qui assurent la diversité et l’originalité de la création musicale contemporaine, en permettant notamment à ces groupes de répéter et de se produire.

Nous tenons donc à relayer l’appel de Mains D’Œuvres et à leur faire part de notre solidarité, à eux et à The Psychotic Monks.

Mains D’Œuvres devait fêter son 20e anniversaire, et accueillir le MoMo festival dans les prochains mois.

Une pétition circule en ligne pour demander la réouverture du site. Ils organisent également une cagnotte participative, et la prochaine mobilisation est prévue le 9 novembre devant la Mairie de Saint-Ouen (arrêt du même nom, ligne 13).

Les Psychotic Monks seront le 28 novembre au Trabendo à Paris, dans le cadre de leur tournée.

Est-ce que tu te souviens des dates où tu as joué à La Canopée ?

Oui, c’était spécial, c’était à un certain moment du groupe où faire des concerts pouvait paraître angoissant, mais c’était bien de le faire aussi, ça nous a permis d'avancer. L’angoisse est toujours là aujourd’hui, c’est juste qu’à l’époque de la Canopée, ça nous paraissait particulièrement compliqué.

Comment avez-vous été amenés à vous installer à Mains D’Œuvres ?

En gros on a commencé il y a huit ans maintenant, on n'était encore que trois : on bougeait un peu dans tous les sens, et ça nous arrivait de répéter là-bas. En fait le truc des studios de Mains D’Œuvres c'est qu'il y a quelque chose de vraiment spécial, je pense grâce aux équipes qui font vivre ce lieu, et à l'ambiance de St Ouen, qui est une proche banlieue où vraiment tout le monde se mélange.
Et en fait tu te sens très vite très accueilli, très bien, pas seulement comme quelqu'un qui répète là, plutôt comme quelqu'un qui participe à la vie de Mains D’Œuvres, tu te sens vraiment inclus, même si tu n'y passes que de temps en temps.

On a fait trois ans chez eux, pas en tant que résidents, mais on répétait toutes les semaines au studio à l'heure. Ensuite on a trouvé un autre endroit à dix minutes à pied de Mains D’Œuvres où on est resté pendant cinq ans. Et puis en mai, le bail s'est terminé de manière un peu abrupte.
On s'est retrouvés dans la merde parce que ça s'est fait très vite on a dû tout bouger en une semaine : on est partis jouer en Angleterre, on est rentrés et le studio était vidé et là il fallait qu'on trouve un autre endroit.

On a recontacté Mains D’Œuvres, qui nous ont accueillis à bras ouverts : en moins d'une semaine ils nous ont trouvé un studio chez eux. Là-bas on dirait que tout le monde est la même personne, il y avait vraiment un moment où je me sentais très bien là-bas, faire partie de la vie de ce lieu c'était vraiment génial. On y est retourné en mai 2019.

On payait un loyer tous les mois pour un studio, et on partageait ça avec trois ou quatre groupes selon les périodes. En plus si nous on avait quelques jours de libres on pouvait prendre le studio à côté, payer un petit peu plus et avoir un studio pour nous. On pouvait placer les micros, s'enregistrer, et laisser tout installé. On répétait comme on voulait toute la journée, on pouvait faire un peu ce qu'on voulait.

Sur la question de la professionnalisation...

C'est un grand débat qu'on a entre nous, la professionnalisation c'est un truc qui fait très peur ; on a toujours trouvé ça un peu con la différence entre amateurs et professionnels. Ce sont plus des choix de vie qu’une réelle volonté d'être l'un ou l'autre : il y a plein de gens qui sont amateurs parce qu'ils ne vivent pas de leur musique, mais elle est hyper intéressante et bien plus parfois que ce que peut proposer un professionnel.

Nous, ça fait 8 ans qu'on a créé ce groupe, ça fait quatre ans qu'on à trouvé la meilleure formule, à quatre. On a commencé à tourner il y a trois ans et on en vit réellement depuis février dernier [2019], quand on s'est mis en statut d'intermittents du spectacle.

Sinon avant on a fait des petits boulots, on a été pions, on a bossé dans des studios, on a été au chômage aussi, on filait des cours de batterie ou de guitare, on se démerdait et puis voilà quoi.
On avait déjà beaucoup tourné avant, mais tout passait par une association qu'on avait créée, donc c'était des cachets à 100-150 balles et on réinvestissait tout ça dans le groupe.

Ce qui nous a vraiment aidés c'est qu'on est tous les quatre investis de la même manière, et il n'y a pas un leader là-dedans qui gère tout. Une vraie « tentative de démocratie » comme on dit, avec l'envie que tout le monde s'y mette à fond.
Enfin voilà on se relaie, on se parle beaucoup, on s'écoute beaucoup et c'est ça qui nous aide ; quand t'es tout seul c'est beaucoup plus compliqué.

Vous vous répartissez le travail aussi pour la création ?

Oui, exactement. Dans la manière de composer c’est pareil, on fait beaucoup de la jam et des trucs tous les quatre.
Après il y a des choses qui viennent de l'un de nous, qui a composé quelque chose, une guitare-voix, par exemple. Il montre ça aux autres, et puis on recasse, on retravaille ensemble tous les quatre et c’est comme ça qu’on trouve. Plus on avance, plus on se dit qu’il faut que chacun mette de son ressenti et de ses compos là-dedans, et de mixer ça avec les trois autres. C’est là où on retrouve toute la richesse. Si j'étais tout seul je sais que ça tournerait en rond, au bout d’un moment j’ai besoin des trois autres pour aller voir plus loin.

Et tu en es où de ton travail de musicien ?

Jusque-là j’apprends que je suis bien paumé et que je vais mettre toute ma vie à essayer de trouver ce que je veux faire, et puis je prends le temps de le faire.

Je suis dedans tous les jours, ça me passionne, c’est une grande introspection.

Avec les gars on avance tous les jours, on en apprend davantage même lorsqu’on pense faire une journée banale, un concert qui ne sort pas du commun.

Et puis, on est en plein dedans, on est en pleine tournée, on va partout, on n’a jamais fait autant de dates. On va dans des lieux où je rêvais de jouer aussi : je crois que je vais devoir attendre début janvier pour me poser un peu et récapituler. Pour l’instant je le vis à fond.

Quand avez-vous créé la formation ?

En 2012. Après pour nous le groupe, on a vraiment trouvé notre équilibre et commencé à développer notre musique à partir du moment où on a été quatre en 2015, quand on a fait un premier concert avec Paul [clavier et basse] et puis ensuite c’est quand on a commencé à tourner en mars 2016 et qu’on s’est dit « OK, il faut vraiment qu’on fasse que ça » et c’est là qu’on a découvert vraiment notre vision de la musique.

Comment vous vous situez sur le panorama musical ?

Dis ce que tu ressens toi. Nous on essaie de pas le définir, on laisse plutôt les gens nous dire ce qu’ils ressentent en nous écoutant. Il y a des gens qui nous ont dit qu’on faisait du métal, d’autres qu’on faisait du post punk, ou de l’industriel. Un jour, un mec nous a dit qu’on faisait de la Dub. Je ne sais pas comment il a trouvé ça, mais voilà, sens-toi libre de dire ce que tu as ressenti, ça ne sera pas mal pris. Au contraire, ça nous permet de découvrir encore autre chose.

Dans un cadre un peu plus large, dans le contexte de la création musicale, quelle est ton expérience avec ton groupe ?

Nous on a eu beaucoup de chance parce que le lieu qu’on a eu à Saint-Ouen pendant un moment c’était un ancien studio de post-prod de cinéma, complètement insonorisé. Donc on a essayé de tourner au maximum pour renflouer les caisses de l’asso' et avec ça se payer du matériel d’enregistrement et être complètement autonomes.

Au niveau des concerts on a commencé tout seuls avec une asso', puis un manager nous a rejoints, qui nous a énormément aidés à choper les premières dates sur la première tournée. Puis on a rencontré des tourneurs, et petit à petit ça s’est développé. Après cette année est vraiment spéciale parce qu’il y a les Trans Musicales et Eurosonic qui nous ont fait découvrir, et puis la vidéo KXP.
Ça prend du temps quoi, et on a eu la chance de trouver les bons boulots pour pouvoir faire ça à côté et d’avoir le bon lieu aussi.

Je voudrais revenir sur Mains D’Œuvres : est-ce que ça a eu une incidence d’avoir ce lieu à disposition à vos débuts?

Je pense que ça nous a filé de la confiance. Quand on était là-bas au début il y avait des concerts au sous-sol. Si je me souviens bien, une fois par mois les studios de répète étaient ouverts au public, gratuitement. Ça donnait une petite centaine de personnes qui regardaient les groupes dans leurs salles de répète.

C’est ça, les premiers concerts qu’on a faits ; c’est là qu’on s’est dit « bon voilà on tente quoi », et ça nous a fait voir plein de groupes - dont Frustration, ça avait été une grosse claque quand on les avait vus. Pareil, on avait vu les gars de Mrs Good à l’époque qui était un autre groupe qui nous avait vraiment impressionnés, et donné l’envie de faire ça nous aussi.

C’était vraiment quelque chose qui nous avait beaucoup aidés. Ça nous a fait rencontrer du monde, et puis Norbert, qui était référent des studios, nous offrait des heures quand ils étaient libres pour qu’on puisse répéter un peu plus longtemps. Enfin voilà, on se sentait bienvenus, c’était chouette quoi.

Est-ce que Mains D’Œuvres vous a aidés à trouver des concerts par la suite ?

Je sais qu’ils nous ont un peu relayés sur les réseaux, après c’est surtout dans les répétitions qu’ils nous ont filé énormément de temps.
Ensuite, quand on a changé de studio, on s’est beaucoup isolés. On vivait carrément dedans, on était tous les quatre les uns sur les autres. Quand on est revenus à Mains D’Œuvres il s’était déjà passé beaucoup de choses. Ça ne faisait pas longtemps qu’on était revenus, on était encore en train de remettre en place un échange avec eux, et puis on est beaucoup partis cette année pour les tournées.

Cette année Mains D’Œuvres voulait nous proposer de jouer chez eux pour leur concert d’anniversaire, et pour le festival MOFO aussi : c’était un rêve aussi pour nous d’aller y jouer parce qu’on y avait participé en tant que spectateurs, et on y avait découvert plein de groupes.
Après, je sais qu’ils ont prêté la salle de concert pour des résidences à un groupe de copains qui répétait là-bas, Steve Amber, et ils leur ont trouvé des dates. Ils font ça avec plein d’autres groupes, bien sûr.

Combien de groupes sont accueillis par Mains D’Œuvres ?

Il y en a plein. Je ne sais pas exactement, mais je pense qu’on doit bien être à cent groupes si on compte tous les studios, entre les groupes qui répètent à l'heure et les groupes résidents. Pour les résidents, on doit être une vingtaine environ.

Vous êtes en tournée en ce moment, dans toute la France, mais aussi en Suisse, en Belgique, et en Espagne. Le week-end dernier [Les 12 et 13 octobre], à Auxerre et Nancy. Comment avez-vous fait pour le matériel ?

On a la chance d’être accompagnés par un tourneur et un label qui nous aident beaucoup.
La patronne d’A gauche de la lune s’est battue pour essayer de récupérer notre matériel : en envoyant la liste du matériel, en faisant une lettre à l’huissier, et les contrats de ce week-end aussi.
Mais ça n’a pas marché, on n’a pu récupérer le matériel que lundi [14 octobre].

Donc on a loué un peu de matériel, deux amplis, et voilà le reste on l’a emprunté à des amis. J’ai fait le tour de Paris, jeudi, en van pour aller chercher une pédale, des amplis. On s’est tous un peu bougés pour aller choper les trucs qui nous manquaient et assurer les concerts ; ça nous semblait important d’aller au bout et de ne rien annuler.

Et votre matériel était sur place au moment de l'expulsion ?

On a pu le récupérer lundi [14 octobre], on a eu une semaine d'attente. Mais sinon oui quand ils ont fermé mardi 8, tout le matériel de tous les groupes était dedans. J’ai l’impression que la mairie n’avait aucune idée de ce qu’il se passait dans Mains D’Œuvres et du nombre d’artistes qui y travaillaient, ni de ce qu’il y avait comme matériel sur les lieux.

Comment avez-vous réagi en voyant l’expulsion de Mains D’Œuvres ?

Moi quand je suis arrivé mardi matin, avec Arthur [guitare et chant], on s’est dit : « c’est quand même assez dingue la force déployée pour ça, il y a plus urgent que fermer Mains D’Œuvres ». J’avais du mal à y croire. Notre première pensée est allée aux salariés et à l’équipe de Mains D’Œuvres.

Il y a quand même 25 personnes embauchées par Mains D’Œuvres, et les intermittents. Ça fait 70 personnes qui se retrouvent sans rien du jour au lendemain, pas de chômage, rien du tout. C’est ça qu’on a trouvé le plus révoltant : lundi soir tout allait bien, et puis mardi matin c’était fini. Les gens sont arrivés pour bosser à Mains D’Œuvres et on leur a dit, ben non vous ne rentrez pas.

En tant que groupe comme on se sent faire partie de Mains D’Œuvres, on se sentait chez nous, c’était dur quoi.

A ton avis qu’est-ce qu’il reste à faire, qu’est-ce qui est possible ?

Pour commencer on a demandé à Norbert [Norbert Monod, coordinateur du pôle musique à Mains D'Œuvres] s’ils avaient besoin d’un coup de main. Ils sont en train de vider les studios, donc on y passe de temps en temps, pour surveiller le matériel qui est dans la rue.

Tout doit être vidé entre 14h et 16h, en présence des huissiers et de la police, donc il faut que tout se passe bien, pour éviter que de les contrarier, et pouvoir récupérer les affaires.

Et puis on essaie de répondre aux interviews, d’en parler au maximum : on va inviter Mains D’Œuvres à prendre la parole pendant notre concert au Trabendo le 28 novembre. Il y a une pétition en ligne qu’on a relayée aussi – là il y a environ 57 000 signatures je crois. On voit pour les mobilisations futures, on est attentifs aux nouvelles de l’équipe, on les suit, on soutient toutes leurs actions.

La question de la fermeture de Mains D’Œuvres est un arbitrage de la mairie de St Ouen. Est-ce que tu as un avis sur le choix politique qui a été fait ?

Si on regarde ce qui se passe dans les grandes villes la plupart du temps avec tous les bars qui permettent à des groupes de jouer qui ferment ou alors qui n’ont plus le droit de faire de concerts -je pense aussi au Café de la Danse qui subit des pressions de la part des voisins –, on dirait que les mairies accordent plus d’importance aux voisins qu’à la culture et aux lieux de concerts.

Il y a une proposition des équipes de Mains D’Œuvres pour faire ça main dans la main avec la municipalité, qui a été refusée. Donc voilà, je ne sais pas trop quoi te dire là-dessus.

Donc le conservatoire c’est un prétexte pour expulser Mains D’Œuvres ?

Oui, je pense que oui. Parce que Mains D’Œuvres fait déjà office de cours de musique et c’est même mieux qu’un conservatoire, parce que c’est plus ouvert et plus moderne.

Enfin je dis ça parce que je suis passé par la case « Conservatoire », et ça m’a tellement angoissé que je me suis barré. C’est une manière d’apprendre la musique qui convient à certaines personnes, donc c’est très bien pour elles. Mais Mains D’Œuvres fait largement ce boulot-là et d’une manière plus détendue, qui fait que les élèves viennent avec le sourire aux lèvres.

Après je ne dis pas qu’il ne faut pas de conservatoire, je dis juste que c’est une vision qui commence à être vieille école et que c’est bien de changer un peu les choses et de faire des écoles de musique qui laissent libres les gens de travailler ce qu’ils veulent.

Quelles suites pour Les Psychotic Monks ?

Là on est en train de s’organiser avec les Frustration pour trouver un studio ensemble. C’est chouette qu’il y ait une vraie solidarité autour de Mains D’Œuvres et pour nous aussi.
On nous a proposé de l’aide, de nous prêter du matériel, des studios pour répéter, et ça c’était super cool.
Je dirais que cette histoire-là ça m’a appris que faire partie de la vie associative d’un lieu comme Mains D’Œuvres ça apporte beaucoup de solidarité et d’entraide.
C’est rassurant quand on pense aux rapports humains, aujourd’hui on peut avoir l’impression que c’est tout l’inverse, qu’il y a beaucoup d’apologie de l’individualisme.

Merci Clément pour cet entretien !

Merci à toi, on espère diffuser autant que possible pour éviter la fermeture de Mains D’Œuvres.

 

Lien vers la pétition: https://www.mainsdoeuvres.org/SIGNEZ-LA-PETITION.html

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